Grogne au pays de l’Ours

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Les manifestations qui ont suivi l’interpellation et la condamnation d’Alexeï Navalny ont donné lieu à des arrestations records en Russie. Fragilisé par une réforme des retraites très impopulaire et les contestations internes de ces dernières semaines, Vladimir Poutine se retrouve à nouveau sous le feu des critiques internationales pour son rôle dans une avancée de l’autoritarisme en Russie.

La tentative de Navalny

Six mois après un empoisonnement auquel le Kremlin nie toujours être lié, Alexeï Navalny a été prié de suivre la police à la sortie de son avion dérouté à l’aéroport Cheremetievo de Moscou. Les autorités russes avaient prévenu qu’elles seraient dans l’obligation de l’arrêter pour la violation de sa probité et il est ainsi emprisonné au centre de détention Matrosskaïa Tichina depuis le 17 janvier. 

Depuis 2009, Alexeï Navalny a été à l’origine de plusieurs enquêtes révélant des faits de corruption en Russie et a multiplié les appels à manifester contre le président Poutine qu’il accuse d’entretenir ce fléau. Ses passages en prison sont presque devenus une routine et on en compte plus d’une dizaine en autant d’années. Le 19 janvier, une vidéo publiée sur sa chaîne Youtube rapporte l’enquête menée par la Fondation contre la corruption (FBK) qu’il a créée, sur un prétendu Palais de Poutine. Niché sur les rives de la mer Noire, ce bâtiment aux dimensions pharaoniques de 20 000 m² – et au terrain de 39 fois la taille de Monaco – serait la preuve de la place centrale du président russe au cœur d’un vaste système de corruption. La vidéo qui comptabilise aujourd’hui plus de 110 millions de vues a certainement été un élément favorisant la mobilisation car si la population russe avait connaissance de cette affaire, les documents exposés dans le reportage tendent à appuyer l’existence d’un système où montages financiers et évasion fiscale sont pratiqués par des oligarques proches du pouvoir. L’un d’entre eux, Arkady Rotenberg, a d’ailleurs expliqué que la propriété lui appartenait et qu’il projetait d’y construire un hôtel : une explication qui n’a pas convaincu quand on sait que Rotenberg s’est considérablement enrichi sous les présidences poutiniennes et qu’on connaît la proximité entre les deux hommes qui se fréquentent depuis les années 1990. Le timing de cette enquête crédibilise la thèse d’une double-tentative de coup politique et médiatique d’Alexeï Navalny. D’une part, se sachant soutenu par les puissances occidentales, sa nouvelle arrestation et son enquête seraient évoquées dans les médias du monde entier et renforceraient les critiques envers le Kremlin. Aussi, son utilisation massive des réseaux sociaux comme Youtube, Facebook, VKontakt ou Tik-Tok lui a permis de toucher sa cible principale, la jeunesse russe. C’est d’ailleurs l’opinion du fondateur et président du parti Iabloko (centre-gauche), Grigori Iavlinski, qui argue que « tous les événements judiciaires et juridiques qui se déroulent avec Navalny sont politiquement motivés ».

Derrière des comportements que l’on pourrait considérer de prime abord progressiste, le Moscovite n’en reste pas moins mal connu en occident. Membre de ce même parti Iabloko dans sa jeunesse, il en est exclu en 2007 pour avoir participé à la Marche russe, manifestation annuelle regroupant les mouvances nationalistes à l’occasion du jour de l’Unité du Peuple. La même année, il se fait connaître pour ses positions anti-minorités, à l’image de ces déclarations durant la seconde guerre de Tchétchénie où il assimile les indépendantistes à des mouches et des cafards qu’il faudrait écraser. En 2013, après la campagne à la mairie de Moscou qui lui offre une visibilité nationale, il déclarait : « Jamais je ne soutiendrai la position selon laquelle le nationalisme est une chose terrible qu’il faut interdire ». Son programme, libéral sur le plan économique, se résume sur le plan social à une lutte intérieure contre un système oligarchique corrompu couplée à une lutte identitaire menée contre les ennemis de l’extérieur, issus de l’immigration.

La place de Navalny sur l’échiquier politique russe n’est donc pas si éloignée de celle que Vladimir Poutine occupe. Il ne conteste rien au  discours du président lorsque celui-ci développe un libéralisme à la russe, évoque la nécessité de défendre les valeurs traditionnelles, ou critique la décision de Merkel lors de la crise migratoire en 2015.

Une contestation multiple face à Poutine

Pourtant, son arrestation a eu l’effet d’une bombe au pays des Tsars. À Vladivostok, Saint-Pétersbourg, Moscou, Ekaterinbourg et dans plus de cent villes du pays-continent, on estime que plusieurs dizaines de milliers de manifestants ont défilé lors des rassemblements organisés pour leur majorité à l’initiative de Leonid Volkov, n°2 du parti Russie du Futur. Aux cris de « Liberté pour Navalny », « Poutine voleur » et « Libérez-le », les contestataires ont occupé les rues et brandi des pancartes visant nommément le locataire du Kremlin. Face à la vague de contestation, l’ancien directeur du FSB (Service fédéral de sécurité russe) s’est montré implacable.

Les arrestations qui ont suivi les trois rassemblements tenus jusqu’à aujourd’hui sont d’une ampleur inédite dans la Russie post-soviétique. Plus de 10 500 personnes ont été arrêtées pour différents motifs allant de la participation à des manifestations non-autorisées aux troubles à l’ordre public, si bien que les prisons se retrouvent aujourd’hui en manque de place pour accueillir cet afflux. Les images, largement relayées, ont mis en lumière les pratiques répressives voire dégradantes employées par la Politsiya pour faire taire la contestation. L’ONG russe OVD-Info déplore ainsi des manifestants retenus debout pendant des heures, une utilisation abusive du taser, des arrestations arbitraires de journalistes et membres de l’opposition, enfin, la possible présence d’agents infiltrés fauteur de troubles au sein des cortèges.

La lecture de ces événements à travers la seule personne d’Alexeï Navalny constituerait cependant une erreur dans la compréhension de la situation politique en Russie. Car bien que de nombreux groupes politiques d’opposition aient appelé à sa libération au nom de la pluralité du débat politique, ils se disputent l’étiquette de parti d’opposition principal. Le parti communiste russe, deuxième force politique du pays aux dernières présidentielles, estime que le Kremlin a besoin de Navalny pour prospérer. En enfermant celui perçu comme un cheval de Troie de l’Occident, il rassure sa base électorale et continue sur le chemin de la personnification du pouvoir. Avec les forces de gauche, ils appellent à manifester le 23 février à l’occasion du jour du défenseur de la patrie pour, selon les mots du leader du Front de Gauche Sergueï Oudaltsov, « protester contre le système capitaliste, contre la répression et l’usurpation du pouvoir par Poutine, pour des changements socialistes ». Grigori Iavlinski estime lui que son idéal libéral-démocrate n’est pas réalisable avec Navalny : « La Russie démocratique, le respect de l’homme, la liberté, la vie sans peur et sans répression sont incompatibles avec la politique de Navalny. Ce sont des directions fondamentalement différentes » et appelle les Russes à « lutter contre la corruption […] par une lutte politique pour un nouvel État russe, pour une nouvelle constitution, pour une Assemblée Constituante ». Dmitry Gudkov enfin, député libéral-démocrate de la Douma de 2011 à 2016, prend pour exemple le jeune mathématicien et activiste anarchiste Azat Miftakhov, condamné le mois dernier à 6 ans de prison pour avoir cassé la vitre d’un bureau de Russie Unie (selon le témoignage de deux témoins secrets) et rappelle que le gouvernement enferme et assigne à résidence nombre de ses opposants chaque année.

Malgré des idéologies contraires, les différents partis d’opposition russes se rejoignent sur leurs positions anti-Poutine. La volonté de changement vis-à-vis de celui qui pourra diriger la Russie jusqu’en 2036 est devenu le liant d’une contestation – dont l’affaire Navalny a été le déclencheur – et chaque parti avance ses pions en vue des élections législatives qui doivent se tenir en septembre prochain.

Glissement géopolitique

La fermeté du président et le soutien indéfectible d’un parti majoritaire sur lequel il règne en monarque ont polarisé les critiques internationales autour de sa personne. Aux revendications concernant la libération de Navalny, sont venues s’ajouter des questions, persistantes sous l’ère Poutine, sur le respect des droits de l’homme, du droit de manifester et de s’exprimer. Les manifestations russes, qui coïncident avec le retour d’un président démocrate à la Maison Blanche, précipitent la réorganisation géopolitique du monde après le mandat de Donald Trump. Les critiques les plus frontales sont d’ailleurs venues de Joe Biden, qui relate son appel avec Poutine : « J’ai clairement dit au président Poutine […] que le temps où les États-Unis se soumettaient face aux actes agressifs de la Russie était révolu ». Dans son sillage, la visite du haut représentant de l’Union Européenne pour les affaires extérieures Josep Borrell a tourné au camouflet diplomatique lorsque Sergueï Lavrov a annoncé l’expulsion de trois diplomates européens. L’Europe a répliqué ces derniers jours en annonçant sa volonté d’expulser à son tour trois diplomates, confirmant la tendance d’une dégradation des rapports.

Si au niveau institutionnel l’Europe a appuyé la logique américaine et menacé la Russie de sanctions, Emmanuel Macron et Angela Merkel se sont montrés plus prudents. D’abord, le président français – qui a entamé une détente des relations franco-russe en invitant Vladimir Poutine à Versailles en 2017 – réitère sa volonté de continuer le dialogue malgré la « condamnation inacceptable » de Navalny. Il estime que sans cela, « il est impossible d’avoir la paix en Europe ». De son côté, Angela Merkel doit faire face à l’épineuse question de la construction du gazoduc Nord Stream 2, reliant la Russie à l’Allemagne par la mer Baltique. Ce projet, censé répondre à la demande énergétique croissante de l’Europe occidentale, est vivement contesté par les États-Unis qui demandent à la chancelière de revoir sa position. Enfin, la question du vaccin russe Spoutnik V auquel le couple franco-allemand ne s’est pas opposé sur le principe doit encore être homologuée par l’Agence européenne des médicaments. Il sera à coup sûr un moyen de pression pour chacun des partis, en vue d’une hypothétique désescalade.

Après quatre ans de trumpisme et une émancipation relative des deux moteurs européens vis-à-vis de Washington, il sera intéressant d’observer l’évolution de ces dossiers et des événements russes dans les prochaines semaines. Dès dimanche, le parti de Navalny organise une opération « à domicile » en invitant les Russes à brandir le flash de leur téléphone portable quelques minutes. À l’heure où la popularité du “néo-tsar” s’effrite, reste à savoir quelle intensité aura cet halo contestataire.

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