Les fourmis d’Europe sont en train d’être décimées : quelles en sont les causes et les conséquences ?

Date:

Les fourmis (et par extension, les insectes) sont des êtres incroyablement résistants. Une légende populaire persistante et invérifiable maintient qu’avec les cafards, elles étaient les premiers êtres à s’être réinstallés après le bombardement d’Hiroshima. Pourtant, leurs populations en Europe sont incroyablement déclinantes. Cet article traite des fourmis, mais tout ce qui y est écrit est applicable pour de nombreuses espèces animales ou végétales, car beaucoup des mécanismes qui diminuent la biodiversité sont les mêmes. Quelles sont les échelles évoquées ? Quelles sont les causes et les conséquences de ce dépeuplement ?

La difficulté d’obtenir des nombres précis, mais la certitude d’une hécatombe

Il est impossible de dire avec précision quelle est la part de la population de fourmis européennes qui est morte depuis le début de l’ère industrielle. En effet, on ne peut obtenir que des estimations, dérivées d’études plus générales sur les populations d’insectes ou au contraire, des chiffres précis sur certaines espèces de fourmis, qui pourraient ne pas représenter la population générale des formicidés. Si nous disposons de meilleures données pour les abeilles, leurs cousines hyménoptères, il est extrêmement difficile de suivre les populations de fourmis sur de vastes territoires et dans des environnements variés, puisqu’au contraire des ruches, il n’existe pas de formes de fourmis purement domestiques. 

Toutefois, il est indéniable que ce déclin est massif. Par exemple, en 2017, une grande étude internationale parlait du déclin de 76% des insectes (en nombre d’individus, pas d’espèces) en 27 ans en Europe. En l’espace d’une génération, c’est donc pas moins de trois quart des insectes qui ont disparu, ce qui est évidemment inédit et très inquiétant pour la communauté scientifique.

Les causes du déclin à grande échelle

Selon les myrmécologues (les scientifiques spécialisés dans l’étude des fourmis), il existe quatre facteurs majeurs pour expliquer ce déclin et tous sont liés aux activités humaines.

La destruction des habitats : lorsqu’on bétonne une forêt pour en faire un centre commercial, il n’y a évidemment plus de terre meuble pour accueillir les nouvelles gynes (les “reines”, ces insectes qui passent leur vie à pondre des œufs pour faire grandir la colonie). Mais le problème n’est pas seulement la bétonisation et l’artificialisation des sols. Il s’agit également pour une part du fractionnement des habitats, mais surtout de l’agriculture intensive.

Par exemple, dans le bocage normand, les haies sont progressivement coupées depuis l’ère industrielle, transformant le paysage de petites parcelles agricoles familiales à d’immenses exploitations industrielles arrosées de Roundup, grâce aux progrès techniques des machines (moissonneuses-batteuses et tracteurs) qui permettent à un petit nombre d’individus de travailler des surfaces toujours plus grandes, ce qui a été le principal vecteur de l’exode rural. Toute fourmilière qui pouvait encore subsister au XIXème siècle entre les petites parcelles de terre labourées, dans les arbres ou autour des haies est systématiquement détruite et on observe un véritable déclin de ces insectes eusociaux, qui devient pour la première fois accessible aux sens à l’échelle d’une vie humaine. Les plus anciens d’entre nous se souviendront qu’après un long voyage en voiture dans les années 70 ou 80, nos pare-brises étaient recouverts de cadavres d’insectes. Ce n’est plus le cas aujourd’hui.

Le problème de la destruction et du fractionnement des habitats est loin d’être un problème purement européen. Nous pouvons par exemple penser aux déforestations amazoniennes et indonésiennes : le problème est global. Les êtres humains se sont accaparés trop de terres, sont trop nombreux et surtout trop étalés pour que les écosystèmes naturels subsistent dans leur état initial.

Les insecticides : Nous avons rapidement évoqué le Roundup dans le paragraphe précédent, mais la chimie moderne a créé un très grand nombre de poisons spécifiquement destinés à tuer en masse les insectes, comme leur nom l’indique (insecti, pour insecte, et -cide pour tuer, comme dans homicide). Si les néonicotinoïdes défraient régulièrement la chronique en France, à cause de leurs effets supposés sur les abeilles et leurs interdictions successives suivies de mesures dérogatoires, il ne s’agit en réalité que d’un type de molécule parmi toute une batterie de produits “phytosanitaires” qui s’attaquent aux insectes (et donc aux fourmis).

Ainsi, notre modèle agricole est fondé sur l’utilisation d’intrants agricoles chimiques, parmi lesquels toute une gamme de produits phytosanitaires est destinée à tuer les espèces “nuisibles”. La généralisation de ces produits a les effets escomptés : les insecticides tuent les insectes et leurs populations diminuent donc en conséquence, de manière peu surprenante.

Le réchauffement climatique : Les fourmis sont des créatures ectothermes. Autrement dit, elles vivent en fonction de la température extérieure : plus il fait chaud, plus leur métabolisme est actif. Chaque hiver, une part importante de la colonie meurt, tandis que l’autre partie se plonge dans une sorte d’état “d’hibernation”, nommée diapause. C’est pour cette raison qu’elles sont beaucoup plus visibles et actives en été. 

Or, le bouleversement des cycles climatiques créent des étés de plus en plus chauds et des hivers de plus en plus chaotiques, bouleversés par des phases de réchauffement et de regel. Toutes ces perturbations rapides provoquent une désorganisation générale des colonies européennes, qui se réveillent parfois au mauvais moment ou sont actives plus longtemps au cours de l’année. Les effets du changement climatique sur les insectes sont très étudiés par les scientifiques et si aucune méta-analyse n’a été produite à ce sujet, de nombreuses études et spécialistes affirment qu’une part importante de la perte de populations des hyménoptères y est directement liée.

Les espèces envahissantes : De nombreuses espèces végétales et animales ont été déplacées par l’homme, volontairement ou involontairement, dans des écosystèmes qui n’y sont pas adaptés. C’est par exemple le cas des fourmis rousses d’Argentine (linepithame humile de leur petit nom). 

Comme leur nom l’indique, il s’agit de fourmis argentines arrivées par bateau en Europe, au début du XXème siècle, alors qu’on envoyait des types de lilas en Espagne pour les vendre sur les marchés. En Amérique, ces fourmis peuvent former des super-colonies de plusieurs dizaines de fourmilières (car elles sont polygynes et ont donc plusieurs “reines”), mais la diversité génétique est suffisante : au-delà d’un certain degré de parenté, les différentes colonies ne se reconnaissent plus par leurs marqueurs phéromonaux et redeviennent agressives les unes envers les autres. 

Une fois en Europe, cette espèce ultra-collaborative s’est mise assez étrangement à former une super-colonie (de nombreuses fourmilières “soeurs” qui s’entraident et ne se combattent pas), leur donnant un avantage majeur face à leurs concurrentes européennes. Celles-ci ravagent donc tout ce qui passe à portée de mandibule et leur territoire s’étend chaque année aux dépens des autochtones. Aujourd’hui, la super-colonie européenne des l. humile s’étend du Portugal aux frontières de la Slovénie. L’an dernier, on en a retrouvé quelques spécimens à quelques dizaines de kilomètres au sud de Clermont-Ferrand, indiquant une remontée progressive vers le Nord et la recherche de nouvelles niches écologiques.

Plus étonnant encore, certains chercheurs ont prouvé l’existence d’une “méga-colonie”, s’étendant sur plusieurs continents : les fourmis rousses d’Argentine européennes, japonaises, californiennes et australiennes ne s’attaquent pas non plus en laboratoire, reconnaissant les signaux chimiques des autres comme suffisamment proches des leurs. Il s’agit donc, à notre connaissance, du premier cas d’organisation complexe d’animaux formant un même réseau sur plusieurs continents, si l’on excepte l’espèce humaine (qui, contrairement aux l. humile, peut se trouver agressive contre d’autres membres de leur groupe). 

Cette situation crée des ravages : leur maillage territorial très serré leur permet de contrôler parfaitement leur habitat et les répercussions sont nombreuses tout le long de la chaîne alimentaire. Elles s’attaquent aux autres fourmis, aux plantes (cultivées comme sauvages), aux termites, aux araignées, que ce soit par prédation ou par compétition, mais les répercussions de leurs actions se font également sentir sur les oiseaux, les mammifères, les amphibiens, les reptiles… 

Ce sont donc principalement ces quatre facteurs qui sont les principaux responsables de l’effondrement du nombre d’insectes en Europe, tant en quantité qu’en nombre d’espèces et tous sont indéniablement liés aux activités humaines.

Les conséquences pour l’environnement et pour l’humanité

Tous les humains ne partagent pas notre fascination pour ces insectes eusociaux, dont certaines espèces pratiquent depuis des dizaines de millions d’années (soit bien avant l’apparition des grands singes, dont nous faisons partie) l’élevage, l’agriculture, la guerre ou l’esclavage, autant de traits que nos sociétés considèrent généralement comme spécifiques à notre espèce. Même si nous vous disions que leurs modèles d’organisation sans leaders ni délibération inspirent les plus puissants programmes informatiques d’intelligence artificielle, peut-être ne verriez-vous toujours pas l’intérêt de conserver cette famille toute entière d’espèces animales, souvent considérée comme nuisible par nos sociétés.

Vous pourriez donc vous dire à la lecture de cet article qu’il s’agit d’une bonne nouvelle : ces bestioles ne viendront plus se faufiler dans vos cuisines ou ruiner vos pique-niques en forêt. Pourtant, ce déclin massif a et aura des conséquences désastreuses.

Les fourmis (et les insectes de manière plus générale), fertilisent les sols et les aèrent (puisqu’elles creusent des galeries à l’intérieur). Elles décomposent les déjections et les cadavres des animaux et des végétaux, ce qui permet la formation de l’humus nécessaire à la bonne pousse des plantes. Elles participent de manière significative à la pollinisation, plantent des graines, cultivent des champignons… et sont installées de manière durable dans tous les écosystèmes de la planète à l’exception notable de l’Antarctique. Sans elles, donc, c’est toute la biodiversité qui perd un de ses maillons essentiels. Si les plantes à fleur disparaissent par manque de pollinisateurs, de quoi se nourriront les animaux qui mangent ces plantes (dont les humains font aussi partie) ? Et les animaux qui mangent les insectes ? Comment le fourmilier pourrait -pour prendre un exemple assez évident- survivre sans fourmi ? Et de quoi vont se nourrir les animaux qui se nourrissent de ces oiseaux, reptiles et mammifères entomophages ?

Les fourmis sont donc en danger et sont seulement un exemple de la pression qu’exerce l’espèce humaine sur l’ensemble du vivant. Il s’agit d’un exemple parmi les insectes, eux-même n’étant qu’un exemple parmi l’ensemble de la biodiversité. Cet article aurait pu être écrit sur certains types de plantes également, ou sur les coraux : la vie complexe sur la planète se rabougrit et tend à l’anéantissement, à large échelle et dans l’espace de notre vie.

En somme, le sort des fourmis n’est qu’un signal d’alarme : à la base même de tous nos écosystèmes, constituées de près de 30 000 espèces différentes, elles nous survivront de manière quasiment certaine. Mais la chute drastique du nombre d’individus nous promet des bouleversements radicaux de nos chaînes trophiques et de nos écosystèmes que nous ne savons pas encore évaluer avec précision, même si nous savons qu’ils seront très profonds et en grande partie irréversibles. Il est donc urgent d’agir pour sauvegarder le patrimoine du vivant dans toute sa diversité, car il s’agit d’une horlogerie fragile et en équilibre précaire.

Pierre-Hugo Maubant
Pierre-Hugo Maubant
Journaliste à Veridik

Laisser un commentaire

NOUS SUIVRE

PREVENTIONspot_imgspot_img

À lire aussi

Strasbourg : des ruches dans la ville, pas une si bonne idée

Installer des ruches pour les abeilles domestiques sur les toits, c’est devenu une habitude à Strasbourg. Mais en réalité, c’est un risque pour la biodiversité. Le déclin des autres insectes est estimé à plus de 75% et la présence d’abeilles ne pourraient que l’accélérer davantage.

La note qui pique au vif les inspecteurs de l’environnement

L'Office français de la biodiversité a demandé aux inspecteurs de l'environnement de ne pas contrôler les arboriculteurs qui utilisent des pesticides nocifs pour les abeilles, suscitant l'indignation des écologistes et des procureurs. Cela pose des questions sur le respect des lois de protection de la biodiversité en France et en Europe.

Partager cet article

Newsletter

Les populaires

Les derniers articles
A lire aussi

Veridik : Un média indépendant qui s’est éteint en défendant la Liberté de la Presse en France

Veridik, un média indépendant, a été un acteur engagé dans la défense de cette liberté tout en formant la prochaine génération de journalistes. Cependant, malgré ses efforts inlassables, Veridik a été contraint de mettre fin à son existence en novembre 2023.

Augmentation du taux de pauvreté en France : Les inégalités sociales s’accentuent

Plus de neuf millions de personnes vivaient sous le seuil de pauvreté monétaire en 2021, ce qui équivaut à 60% du revenu médian (soit 1 158 € par mois pour une personne seule).

Condamnation à 25 ans de réclusion pour le meurtre de son ex-femme à coups de couteau

Un homme de 35 ans a été condamné à une peine de 25 ans de réclusion criminelle par la cour d'assises de la Loire, à Saint-Étienne, pour avoir tué son ex-compagne de plus de 50 coups de couteau en mars 2021 à Mably, près de Roanne.

Le violeur multirécidiviste Francis Evrard prépare sa sortie de prison en 2037 sous une nouvelle identité

Condamné à huit reprises pour des viols sur mineurs, il a récemment obtenu le droit de changer d'identité. Désormais, il porte le nom de sa mère, dont l'identité exacte n'a pas encore été divulguée.

Saint-Étienne domine Bourg-en-Bresse lors de son entrée en Coupe de France

Saint-Étienne a réussi une entrée en lice convaincante en Coupe de France, en remportant son match contre Bourg-en-Bresse-Péronnas sur le score de 3-0 lors du 7e tour de la compétition.

Nouveau plan gouvernemental pour lutter contre les violences envers les enfants

Ce plan, le troisième en quelques années, couvre la période 2023-2027 et met l'accent sur le renforcement des effectifs, la prévention et la sensibilisation.

Javier Milei remporte la présidentielle en Argentine avec un programme ultralibéral

L'Argentine a connu une nuit historique le dimanche 19 novembre, avec l'élection de l'économiste ultralibéral Javier Milei en tant que président du pays, remportant plus de 55% des voix.

Rassemblement à Nanterre en réaction à la libération du policier impliqué dans la mort de Nahel

Organisée par la mère de Nahel, la manifestation a vu la participation de plusieurs centaines de personnes, unies dans le deuil et la protestation après la récente remise en liberté du policier impliqué.

David Rachline, maire de Fréjus, confronté à des accusations dans un nouveau livre, tout en conservant le soutien du RN

Malgré les critiques sévères formulées à son encontre, il continue de bénéficier du soutien indéfectible de son parti, notamment de figures telles que Marine Le Pen et Jordan Bardella.

Disparition du rappeur Morad de Scred Connexion, icône du Hip-Hop Français

Le monde de la musique hip-hop française vient de perdre l'un de ses talents marquants. Morad, membre emblématique du groupe Scred Connexion, s'est éteint récemment, laissant derrière lui un héritage indélébile dans le milieu du rap.

Neymar assigné aux Prud’hommes par une ancienne employée de maison

Neymar, célèbre footballeur international, fait face à une nouvelle affaire judiciaire. Selon Le Parisien, il est assigné aux prud’hommes par une mère de famille brésilienne en situation irrégulière, qui affirme avoir travaillé pour lui sans être déclarée.

Gilets Jaunes : cinq ans après, pas de condamnation pour les sas d’éborgnement

Cinq ans après les manifestations des Gilets jaunes, une enquête de l'AFP révèle qu'aucun policier ou gendarme n'a été condamné pour les 23 cas d'éborgnement survenus entre 2018 et 2019. Parmi ces victimes, un seul plaignant a bénéficié d'un procès, mais sans obtenir de condamnation.

Congrès des Maires 2023 : Une réunion cruciale pour aborder les défis et les violences

Cette rencontre annuelle, qui se déroulera le mardi 21 novembre, promet d'être une session de grande importance pour les maire

Mobilisations en France pour un cessez-le-feu immédiat à Gaza

Samedi dernier, des milliers de manifestants ont défilé dans toute la France, appelant à un cessez-le-feu immédiat à Gaza et exhortant le gouvernement français à s'engager davantage en faveur des Palestiniens. Ces mobilisations font suite à une augmentation des actes antisémites en France, en lien avec le conflit Hamas-Israël.

Adoption du projet de loi « Plein-emploi » : Réforme du RSA et nouvelles mesures pour l’emploi

Ce mardi 14 novembre, la réforme a franchi une étape décisive avec le soutien des députés et sénateurs, enregistrant un vote de 190 voix contre 147.

Sécurité renforcée dans les établissements scolaires Juifs d’Auvergne-Rhône-Alpes

Laurent Wauquiez, président de la région, a annoncé la distribution de 355 boutons d'alerte aux établissements juifs, une décision prise en réponse à l'augmentation des actes antisémites dans la région.

Lyon-Turin : Engagement financier de la Région Auvergne-Rhône-Alpes pour les études du projet

La somme promise s'élève à 13 millions d’euros, ce qui représente environ un tiers de la participation attendue des collectivités locales.

Julien Stephan de retour à Rennes : Un nouveau chapitre pour le Club de Ligue 1

Dans un tournant surprenant pour le club de football du Stade Rennais, Julien Stephan est de retour en tant qu'entraîneur, succédant à Bruno Genesio.

Intervention du Raid à Toulouse : Arrestation de six personnes pour une agression violente

Dans une affaire complexe et sensible à Toulouse, six individus ont été arrêtés suite à une agression brutale, qui semble liée à des tensions internationales. En début de semaine, ces hommes, de nationalité jordanienne et palestinienne, ont été impliqués dans une attaque violente envers un individu dans la rue.

Suspension du sénateur Joël Guerriau soupçonné d’avoir drogué une députée

Dans un rebondissement significatif de l'affaire impliquant Joël Guerriau, le sénateur de Loire-Atlantique fait face à des conséquences immédiates suite à des accusations sérieuses. Le sénateur, soupçonné d'avoir administré de l'ecstasy à une collègue députée, a été suspendu par son groupe parlementaire et par le parti Horizons.

Pour publier nos articles sur votre site, merci de nous contacter.